Guise, Thiérache, Hauts-de-France

La Picardie m’attire. L’image fantasmée des briques rouges, du passé ouvrier et de la réalité sociale de la région, de la frite et de l’alcool, d'un vote aux reflets de flamme tricolore à détricoter... Beaucoup de préjugés vus et lus, de clichés parfois avérés mais le plus souvent isolés d’une substance plus profonde que l’image évidée et superficielle qu’on y colle. Tant d’images pré-construites donc, de projections déshumanisées, dématérialisées, sans lien avec une quelconque expérience, une histoire, un vécu.
Un idéal de voyage donc pour moi, de dépaysement, d’étranger, imposant cette humilité qu’appelle la rencontre. L’âme d’un territoire à apprivoiser, une réalité à superposer avec ce calque maladroit. Une confrontation aussi, celle de ma projection personnelle mais aussi de l’image de l’étranger que je suis pour les habitants. Éprouver cela, faire altérité.
Tenter encore de saisir une émanation avec le médium photographique. Essayer de matérialiser sur la gélatine  quelque chose d’impalpable et d’immatériel, pour moi, égoïstement, et peut-être pour le partager ensuite. Peut-être pour prêter une autre image que ces préjugés, permettre à certain.e.s de réapprivoiser une image noircie, y glisser du ressenti, du partagé, la richesse d‘instants vécus.   

Le collectif e_c_a_r_t est né en 2018 suite à la rencontre de Vanessa Lamorlette Pingard lors d'un travail croisé. L'envie de croiser des regards complices, de travailler collectivement, nous incite alors à créer le collectif et à l'ouvrir à Clémence Curty et Adrien Chevrot en préservant la parité.
e_c_a_r_t... une distance, une séparation forcée, un fossé, parfois un gouffre voire un abîme.
Aussi un pas de côté, une prise de distance sans frontière définie, une divergence, un autre point de vue, la distance entre l'appareil photographique et le sujet, l'intervalle entre deux sons, entre deux êtres, ce qui fait l'altérité, le dépaysement, un creux plein du sens qui fait l'identité propre.
Enfin le palindrome de t_r_a_c_e, trace que l'homme s'évertue vainement à laisser pour se sentir exister, trace des pas qui s'efface au gré du vent, du temps.
C'est donc à Guise que le collectif s'est confronté à lui-même pour la première fois, avec des envies croisées, celle de rencontrer, de se rencontrer, d'interroger la notion d'habiter, de s'ouvrir à travers l'errance à des possibles insoupçonnés, de déconstruire et de construire un récit.


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"Ici pour réussir faut quitter Guise. Si t'as pas des connexions, tu restes là et tu tournes en rond. Y a pas d'avenir à Guise !"
Sébastien et A. sont natifs de Guise et ne rêvent que d’en partir, de sortir du cadre.

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STHUL-JAGER_YOAN_02

La ville de Guise a été a été stigmatisée à travers certains reportages comme étant La "ville poussette", avec cette notion délicate des "filles-mères", allant parfois jusqu'à qualifier les habitants de "cassoss".
Ce genre de regard, hautain, étroit et limité, pèse encore sur les habitants, sur la ville et sur l’image qu'ils se font d’eux-mêmes, exacerbant une défiance envers la capitale et les médias. Au sentiment d’abandon vient s’ajouter le mépris et le jugement.

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STHUL-JAGER_YOAN_03

Les jours de soleil, en milieu d'après-midi, l'ancienne concierge du Familistère Cambrais (l’un des bâtiments du Familistère de Godin) vient s'asseoir à la même place, ôte sa blouse bleue et profite une petite heure de la chaleur des rayons. Son mari n'est plus là.
Le bâtiment du Familistère Cambrais, autrefois habité par les ouvriers de l'usine Godin qui devenaient naturellement propriétaires de leur logement grâce à leur travail, ne résonne plus avec l'utopie sociale collective imaginée par Jean-Baptiste André Godin.
Les enfants jouent dans le jardin intérieur, le son des travaux d'appartements en rénovation résonne dans la cour.

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Cette année, le temps d’une semaine, les boules de neige ont remplacé les boules de pétanque sur le terrain vague.

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Comme souvent la jeunesse rêve d’ailleurs, avec un horizon peut-être plus difficile à dépasser.

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Enthousiaste, Monsieur A. vient d’emménager à Guise, il voulait y revenir depuis longtemps.
Avec sa femme, ils projettent d’acheter un appartement à Cambrais, ce bâtiment du Familistère Godin resté habité et qui fait face au musée.

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Guise est traversée par l’Oise et le canal du Moulin. Par tous les temps et à toutes les heures, la pêche est ici un sport national.

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Fier de sa prise, c’est en bon pêcheur que K. relâche sa prise dans le canal du Moulin, bras de l’Oise qui serpente dans la ville.
Une direction aussi en écho avec la nécessité de sortir de Guise pour se former. Les jours de classe, c'est grâce au covoiturage avec un professeur qu'il peut se rendre à son apprentissage, l'accès aux transports étant parfois un frein. Les perspectives d'emploi s’amenuisent aussi à Guise au fil des années.

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Après une partie de pêche dans le parc du Familistère, les saucisses tutoient les flammes sur fond de musique et de bière.
Un goût d'été.

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C’est au café « Le Moderne » que les vendeuses du magasin de vêtements voisin viennent déjeuner tête-à-tête le midi.

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Nous nous sommes croisés pour la première fois sur un rassemblement de Gilets Jaunes, lors de mon premier séjour.
Le gilet est aujourd'hui suspendu au porte manteau, mais les réunions ont encore lieu.

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Une cheminée menace de tomber sur la rue principale, barrée après que quelques briques vacillantes aient alerté les habitants.
Le patrimoine de la ville vieillit, et la mairie s'y attèle en aidant aussi l'installation de nouveaux commerces. Les mesures sanitaires ont également éprouvé les liens sociaux cette année.

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Première photo à Guise, au café « Le Moderne ».
Les cafés sont les lieux de vie de la ville. Tous les âges s’y côtoient et l’accueil y est chaleureux. Pour autant, leur nombre a encore diminué, et plusieurs commerces ont baissé le rideau ces dernières années. Aussi, avec la crise sanitaire, chacun reste davantage chez soi et beaucoup se sentent isolés.


Encore un ou deux séjours clôtureront ce travail, et je reviendrai ensuite à Guise toujours avec joie, pour revoir toutes celles et ceux qui m'ont ouvert leurs portes.
Je les en remercie chaleureusement.
De jeunes habitants sont arrivés à Guise ces dernières années, avec l'envie de relancer des petits commerces et la vie du centre bourg. Peut-être apparaitront-ils bientôt ici, avec une vue plus large de la ville qui sera complétée par les images des autres membres du collectif e_c_a_r_t.